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                        Dans une réflexion livrée au Monde du 24 octobre 2008, Ulrich Beck, sociologue et philosophe allemand, analyse brièvement trois formes du « risque global » auquel sont confrontées simultanément les sociétés du monde entier : les « variations climatiques, crise financière, terrorisme ». Sur quelques uns des points abordés, il ne me semble pas inintéressant de compléter certaines idées ou de procéder, si l’on veut, à une analyse de l’analyse.

 

                        « Le risque », écrit Ulrich Beck, « signifie perception de la catastrophe future dans le présent ». En matière financière, précise-t-il, « le caractère imprévisible des risques est le corollaire de l’absence de savoir ». Dit autrement, « on sait que le risque existe, mais on ne sait pas avec exactitude quand et où se produira l’effondrement ». Cela mérite à mon sens d’être nuancé. En effet, l’histoire économique récente a laissé trace dans nos mémoires de deux éclatements successifs des “bulles” de l’immobilier d’abord – et déjà –, d’internet ensuite. À cet égard, l’on sait que les économistes ont déterminé depuis longtemps l’existence de cycles. Celui qui nous intéresse ici a été décrit par Juglar puis affiné par Hansen. Le premier a observé que les “rectifications des excès” économiques se produisaient tous les 8 à 11 ans. Le second, en étudiant cent quarante ans d’histoire économique, a resserré la moyenne à 8,33 années et, surtout, remarqué qu’à l’époque moderne les périodes avaient tendance à se réduire. Enfin, hors de toute science économique, tous ceux qui suivent un tant soit peu l’actualité savaient, de simple bon sens, que la finance mondiale marchait sur un fil qui, un jour, fatalement devrait se rompre. C’est alors que nous a été révélé le phénomène des “subprimes” et de leur titrisation. Dès ce moment, il ne fallait pas être devin pour savoir c’était “pour maintenant et aux États-Unis” (« quand et où ») ; que, s’agissant des Etats-Unis, les répercussions seraient mondiales ; que l’économie suivrait nécessairement la finance. Devin, sauf Nicolas Sarkozy et Christine Lagarde. L’un, fasciné par les USA, comme la phalène est attirée par la lampe, poursuivait inlassablement son modèle, allant jusqu’à vouloir, à plusieurs reprises, l’ouverture en grand des vannes du crédit en France : « les ménages français sont aujourd’hui les moins endettés d’Europe. Une économie qui ne s’endette pas est une économie qui ne croit pas en l’avenir. C’est pour cela que je souhaite développer le crédit hypothécaire pour les ménages » (revue Banque d’avril 2007) ; remarquable préscience. L’autre, paralysée par “la voix de son maître”, à moins que ce ne soit par son incompétence, continuait d’affirmer contre toutes logique et raison que nous échapperions à la tourmente. Quant aux conseillers économiques des deux, nul ne sait où ils sont passés. À l’ignorance de nos dirigeants ce sont ajoutées, dans cette affaire, leurs incapacités et irresponsabilités. Chacun reconnaît à Nicolas Sarkozy une certaine aisance dans l’adversité. Mais une chose est de savoir faire face à une crise, une autre est de savoir l’éviter ou, à tout le moins, l’anticiper. Entre ces deux formes de savoir,  ceux qui subissent et subiront de plein fouet les conséquences du séisme finiront peut-être, enfin, par comprendre et choisir. Peut-être, malgré l’évidence car, affirme non sans justesse Ulrich Beck, « la détresse blanchit les erreurs politiques (…) Plus les fautes accentuent la détresse des gens, plus elles sont pardonnées » : le besoin de sécurité est immense chez les personnes fragilisées et, précisément, « c’est sur la promesse de sécurité que l’État moderne assoit sa suprématie ».

 

                        Nicolas Sarkozy se confronte donc avec quelque brio, reconnaissons-le lui, à la crise, à grand renfort de médias et quitte à bousculer, le mot est parfois faible, l’approche que se font de la situation les responsables européens ; à donner l’impression, ce n’est parfois pas qu’une impression, de vouloir tout régir et régler lui-même, ce qui, évidemment, ici comme ailleurs, est totalement illusoire. Cet activisme peut paraître, médiatiquement, politiciennement et intérieurement, de bon aloi. Mais il pourrait bien, à court ou moyen terme, se révéler comme une faute politique. Certains de nos partenaires semblent avoir de plus en plus de mal à supporter cette effervescence et à contenir leur impatience : à force d’être importunés, ils pourraient finir par faire payer l’addition. Il y a néanmoins une autre menace qui se profile derrière la médiatisation, art sarkozyen savant. D’un côté, note Ulrich Beck, « le risque universel » est « amplifié par les images véhiculées par les médias » avec, corollairement, le surcroît d’instabilité qu’engendre nécessairement cette exposition. De l’autre, « le pouvoir sans précédent de la perception du danger n’est que de courte durée » et il « ne se maintient que par l’attention » que les médias « portent à ces dangers ». De fait, en dépit de l’ampleur des dégâts présents et à venir, certains journaux télévisés n’ouvrent déjà plus sur la crise. Surexposition comme sous-exposition peuvent avoir le même effet : banalisation et démobilisation ce qui, pensons-nous, ne serait pas pour déplaire à notre hyper, comme on dit hyperactif, Président.

 

                        Il me reste à dire quelques mots à propos des trois crises évoquées par Ulrich Beck, qui frappent le monde en instaurant « un état d’urgence permanent » hautement dommageable à l’activité de l’homme. Je dirais volontiers qu’elles ont les mêmes causes : suffisance, c’est-à-dire mépris de ce qui se trouve face à soi, autrui ou nature ; complexes de Babel ou de Prométhée, c’est-à-dire de supériorité, ce qui n’est qu’une des interprétations possibles des deux mythes ; surévaluation de soi et de ses capacités rationnelles, ce qui nous ramène à « la tyrannie silencieuse du processus de rationalisation » du monde moderne. Dans ce cadre, une interrogation demeure. Continuité de la nature humaine, la colonisation fut également suffisance et surévaluation de soi et de sa propre civilisation face aux autres civilisations. Si, comme je le crois, le terrorisme est une des conséquences de la colonisation, comment se fait-il que seul un certain islamisme se soit emparé de ce moyen de pression ? Si les autres peuples colonisés dans le passé n’ont pas basculé dans un terrorisme présent, cela tient sans aucun doute à de nombreuses raisons liées à leur histoire, à leur organisation sociale et sociétale, à leurs mœurs ou à leur éthique. Cela tient aussi au fait qu’il leur a manqué, ou leur manque, un principe unificateur. Au cas particulier, ce fut une religion, à savoir une idéologie, mais pas n’importe quelle religion : il fallait que ce fût un monothéisme, seul suffisamment « englobant », pour reprendre un terme de Jaspers, pour porter ce genre de “mission”. Et pour qu’un monothéisme puisse être dénaturé en terrorisme par certains de ses adeptes – Locke parle des différentes religions comme de « sectes » (Lettre sur la tolérance) –, il faut qu’elle virtualise en soi un fondamentalisme intolérant et/ou prosélyte. Raymond Aron avait montré la même chose pour le marxisme.

René Basset 27/10/08

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